De l’entrepreneur au capitaine d’industrie, du capital-risque au capital-romantique
Souvent, je me suis fait la réflexion qu’« entrepreneur » est devenu le qualificatif d’un créateur d’entreprise(s) qui a vendu sa société. Un « entrepreneur qui a réussi », encore plus certainement, n’est pas celui qui développe et crée des emplois mais bien celui qui a un gros compte en banque et du temps libre pour piloter son avion ou, comme Crésus, continuer à toucher de nouveaux projets en les transformant en or sans qu’on puisse comprendre la cohérence de son activité mais simplement envier ou moquer sa capacité « alchimique ».
Et pourtant, pour grandir encore, pour devenir enfin ce qu’appelle Tuhin, un « Hotspot for Entrepreneurs », à Paris nous avons moins besoin de mercenaires – même si nous le verrons, ils auront leur utilité plus tard – que de capitaines. Je me rappelle de cette expression un peu désuète, qui semble venir du XIXème siècle et de la première révolution industrielle : le « capitaine d’industrie ». Le capitaine et l’industrie, les 2 termes sont d’importance.
Capitaine car il s’agit avant tout de mener des équipes. Comme dans les sports collectifs, un capitaine émerge pour ses qualités au sein du groupe et sa valeur d’exemple. Capitaine aussi, car il s’agit d’aventure. Si les anglo-saxons nous ont pris le terme d’entrepreneur (inventé à Paris au début du XIXème siècle par Jean-Baptiste Say alors qu’en Angleterre on utilisait encore pour cet agent économique le terme d’ « undertaker », soit maître d’œuvre ou… fossoyeur !), ils ont surtout préempté l’aventure en nous laissant le risque : venture capital et capital-risque, une même mission pour deux perceptions radicalement opposées. Un capitaine rêve et fait rêver d’aventure, avec lui on oublie le risque ! Aussi, capitaine car il tient la barre et fixe le cap. Capitaine car il sera le dernier à quitter le navire, non pas le premier avec un chèque. Enfin, capitaine car il n’est pas nécessairement l’entrepreneur fondateur mais celui qui sait mener son entreprise vers une étape radicalement différente de son destin, celui qui sait aussi recruter et diriger les « mercenaires » nécessaires à l’exécution des ses plans : Google a ainsi su trouver son capitaine avec Eric Schmidt.
Industrie car bien sûr nos enjeux sont industriels. La Silicon Valley depuis les transistors jusqu’aux « friends » en passant par les moteurs électriques et le génome, a su faire commerce de toutes ses innovations. Des découvertes réalisées au sein des universités ou des entreprises, start up ou multinationales établies, en Californie mais pas seulement. Alors que j’ai pu assister à Paris à partir de 2002 à un redémarrage de notre écosystème avec les activités mobiles (les riches heures de la personnalisation, des contenus logos, sonneries et rapidement vidéos dédiés à nos terminaux GSM), à cette époque on se moquait des Californiens et de leurs mobiles ringards, de leurs pagers . Moins de 10 ans plus tard, l’innovation dans le mobile s’est installée dans la Silicon Valley : Apple, Android, twitter, Square, … c’est le sujet de cet article récent . Il y a mille raisons qui expliquent que dans nos métiers le soleil se lève toujours à l’ouest. Mais une des raisons essentielles de cette réussite reste cette capacité à « passer à l’échelle industrielle » et donc d’éviter une réflexion isolée, restreinte, de « coup ». Et industrie ne veut pas seulement dire usine. Les industries peuvent être créatives, elles le sont d’ailleurs nécessairement à leurs débuts !
Je rêve qu’on se réapproprie ces valeurs, je pense souvent à un « capital romantique » qui serait notre vision, française, parisienne, d’une aventure pré-industrielle. Je sais que la mode des oxymores est sur sa fin mais j’aime ce rapprochement du capital et du romantisme pour inviter à l’aventure industrielle. Nous devons impérativement et massivement investir sur ces contradictions très riches, sur lesquelles nous construirons notre avenir : capital et aventure, industrie et création, pourquoi pas capital romantique ? Je pense aussi à la notion d’ « underground capital » de Gabriel Gaultier, président de l’agence Leg, car bien sûr le capitaine d’industrie peut aussi être pirate !
Ainsi, pour moi, ce qui nous manque cruellement aujourd’hui pour tirer avantage en France et à Paris de cette ruée vers l’or digital, ce sont des entrepreneurs qui ressembleraient plus à des capitaines d’industrie qu’à des orpailleurs. Vous me direz qu’il faut être patient et que Niel, Simoncini, Granjon et bien d’autres sont dans cette démarche. Il me semble toutefois que nous gagnerions tous à envisager nos métiers avec plus d’ambition, sous un angle plus industriel avec la pugnacité des bâtisseurs…
- S/.
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Comments
Je suis en phase d’ouverture de capital. Plusieurs présentations devant des « venture capital »…parisiens. Incompréhension majeure avec mes interlocuteurs! Ne correspondant pas a leur référence de fondateur à l’affut de la première occasion pour quitter la barre avec un chèque, je surprends voire inquiète.
Cet article est excellent et me rappelle que je ne suis pas forcement dans le faux…!
Hello Stéphane !
Comme souvent, quelle jolie vision que tu nous proposes là ! J’adhère entièrement et reconnais beaucoup de nos camarades de la dernière décénie dans ce portrait. Même si beaucoup sont « tombés au champ d’honneur », c’est bien cet esprit qui doit continuer à animer les entrepreneurs et les innovateurs en particulier.
Comment mettre en avant les icônes de ce mouvement ? en faire des modèles pour les jeunes avant qu’ils ne soient happés par le salariat ? Valoriser les prises de risques et l’initiative pour en faire des vertus ?
Pour avoir souvent été au contact de jeunes encore étudiants ou fraîchement diplômés en vue de leur faire passer ce message (il faut bien recruter…), je mesure l’ampleur de la tâche et le chemin qui reste à faire, surtout dans les esprits.
Une task force en perspective ?
Amitiés entrepreneuriales,
Kamil


Bien vu, surtout votre introduction ! Vous connaissez le bouquin de Richard Bronk ? Je me disais qu’il fallait y jeter un coup d’oeil mais peut-être l’avez vous lu ? Il utilise quasiment la même expression que vous : The Romantic Economist. Imagination in Economics, Richard Bronk, Cambridge University Press, 2009, 382 p.